Nous disposons de nombreux témoignages attestant de la conviction de la sainteté de Mère Mectilde dès son vivant, et cette conviction s’est manifestée par la réaction spontanée du peuple de Dieu au moment de sa mort :
Tout le temps qu’elle fut exposée au chœur, il y eut un concours de monde si grand, l’église était toujours pleine, il fallait de temps en temps ouvrir la grille pour satisfaire le désir qu’on avait de la voir de plus près et contenter la dévotion de ceux qui l’admiraient et l’invoquaient chacun en particulier, la regardant comme une sainte, et qui serait un jour reconnue publiquement pour telle. On ne cessait de faire passer des chapelets et autres choses de dévotion pour les faire toucher au corps de cette vénérable institutrice, louant Dieu qui l’avait favorisée de tant de grâces et de mérite. (…)
[Pendant] la cérémonie de l’enterrement (…) il fallut céder à l’empressement que le peuple avait de la voir, et lui lever plusieurs fois le voile pour leur découvrir son visage, avant que de mettre le corps dans le cercueil de plomb, qui lui était préparé. Chacun portait compassion à cette communauté affligée sur la perte qu’elle faisait d’un si riche trésor. On ne peut marquer plus de vénération que l’on en fit paraitre en cette rencontre pour cette digne institutrice, à laquelle tout le monde donnait mille louanges.
La vie de la vénérable Mère Catherine Mectilde du Saint Sacrement
– ms. Wro 16a/2 pp. 687 – 688
La première grâce que les sœurs ont attribuée à l’intercession de Mère Mectilde concernait sa propre communauté : le choix de la successeure au poste de prieure du monastère de la rue Cassette. Laissons la parole à la biographe de Mère Mectilde :
Trois jours après elles firent l’élection d’une prieure. Il parut que cette vénérable défunte présida encore à cette assemblée par son esprit qui la conduisit. Ce fut la Mère Anne du Saint Sacrement lui succéda contre toute apparence, d’autant qu’il semblait que plusieurs de la communauté ne se portaient à faire ce choix, cependant en une seule fois que l’on donna les billets elle fut élue.
La vie de la vénérable Mère Catherine Mectilde du Saint Sacrement
– ms. Wro 16a/2 p. 688
La Mère s’est donc d’abord souciée de la paix au sein de la communauté.
Un autre témoignage est rapporté par M. Véronique Andral dans sa biographie spirituelle de Mère Mectilde (Itinéraire spirituel, Rouen 1997), en citant quelques « lettres de plusieurs personnes de vertu et de mérite touchant la Révérende Mère Mectilde du Saint Sacrement, tant durant sa vie qu’après sa mort, qui feront voir combien elle était en estime et réputation de sainteté de tous ceux qui avaient le bonheur de la connaitre », rassemblées par Mère Monique des Anges (D 12, p. 518).
Elle cite notamment une lettre d’un certain « Monsieur de V. grand serviteur de Dieu » à l’une des moniales, datant de mai 1698. Nous y apprenons comment Mère Mectilde a sauvé l’auteur de la lettre d’une situation difficile :
J’ai été bien en peine, ma chère Mère, depuis que je ne vous ai vue, mais Dieu merci , notre vénérable Mère Mectilde du Saint Sacrement, que j’ai invoquée, m’en a ôté et m’a fait un grand plaisir. Vous saurez qu’un nommé Monsieur Chevreuil, peintre, étant venu ici et s’en retournant à Paris, je le priai de vouloir bien porter un paquet de papiers de conséquence aux Feuillantines, à la Mère de Sainte Cécile, qui les ferait tenir à leur adresse ; il me le promit et les mit dans une boite, afin d’être plus en sûreté : je lui réitérai encore en partant d’en avoir bien soin et de prendre garde de la perdre. Je fus bien surpris le soir du même jour de recevoir une lettre de lui qui m’écrivait que la boite s’était crevée en chemin et que mes papiers étaient perdus. Je fus sensiblement mortifié et je m’en allai à mon oratoire prier la vénérable Mère du Saint Sacrement de me faire recouvrer mes papiers.
Madame notre Abbesse qui sut ma peine m’envoya quérir et elle me dit qu’elle prenait bien part à ma mortification ; elle ajouta : « Mais comment n’invoquez-vous point de ces grandes âmes que vous avez connues? »
– Je l’ai déjà fait, lui dis-je.
– Et qui ?
– La vénérable Mère Mectilde du Saint Sacrement.
– Oh ! bien, repartit-elle, si elle est si sainte que l’on dit, elle vous fera trouver vos papiers.
– Madame, je l’espère, lui dis-je.
Quatre jours après, on me manda des Feuillantines qu’un pauvre homme inconnu leur avait apporté exprès mes papiers qu’il avait trouvés le long d’un bois, à quatre lieues de Paris ; et nos gens qui conduisaient la charrette, me dirent qu’ils croyaient que la boite s’était défaite au commencement du faubourg Saint Antoine.
Remerciez notre bonne Mère pour moi.
(ms. D12, Itinéraire spirituel, pp. 217-218)
Le même prêtre atteste dans une autre lettre :
Elle m’a assisté depuis sa mort en diverses rencontres, et je l’ai vue dans la gloire parmi les saints.
(ms. D12, Itinéraire spirituel, p. 219)
Nous trouvons un autre témoignage dans la biographie de Mère Mectilde, publiée à Varsovie en 1738, dont le titre est très représentatif de l’époque : « Le parfum le plus agréable de la première victime du Seigneur (…) Premier récit de la vie de très vénérable Catherine Mectilde de Bar » (Wonia naywdzięcznieysza naypierwszey Wiktymy Pańskiey (…) Naypierwsza relacya życia Przewielebnej Panny Katarzyny Mechtyldy de Bar). Il s’agit de la traduction polonaise de « La vie de la Vénérable Mère Catherine Mectilde du Saint Sacrement, Institutrice des Religieuses de l’Adoration Perpétuelle » publiée dans « Les vies des saints » du P. François Giry, l’édition de 1719 « revue et corrigée (…) par un religieux du même Ordre », avec des ajouts basés sur des documents du monastère de Varsovie (version numérique).
On y lit que Mère Marie de Jésus Petitgot, prieure de longue date du monastère de Varsovie, qui quitta Varsovie en juin 1698,
après avoir retourné au monastère de Paris, a reçu une grande grâce sur la tombe de la vénérable Fondatrice. Elle en a écrit elle-même aux religieuses du monastère de Varsovie.
„Wonia naywdzięcznieysza naypierwszey Wiktymy Pańskiey (…)
Naypierwsza relacya życia Przewielebnej Panny Katarzyny Mechtyldy de Bar”,
Warszawa 1738, p. 166
Nous ne pouvons que regretter que ni la lettre contenant ce témoignage ni aucun détail supplémentaire n’aient été conservés.
De cette époque date également une gravure de Martin Engelbrecht (1684-1756) représentant « la vénérable servante de Dieu Catherine Mechtilde de Bar, vierge, fondatrice des moniales de l’adoration du Saint-Sacrement de la Règle de saint Benoît » (Ven. Famula Dei Catharina Mechtilda de Barre Virgo Fundatrix Monialium Adoration. Ssmi Sacramenti Reg. S. Bened.). Étant donné que le seul exemplaire connu à ce jour de cette gravure se trouve à Varsovie et que les relations commerciales et culturelles entre la Pologne et Augsbourg, où Engelbrecht a vécu et travaillé, étaient alors très intenses, on peut supposer avec une grande probabilité que cette gravure a été réalisée à la demande de la prieure de Varsovie, M. Marie de Tous les Saints Kczewska, et qu’elle accompagnait peut-être la publication de la biographie.
Un autre témoignage de cette époque, qui a été conservé jusqu’à nos jours, se trouve dans la biographie manuscrite de Mère Mectilde, rédigée à Lviv. Nous la devons à Mère Gertrude de Jésus de Fleurisel (1679-1757), qui était religieuse au monastère parisien de Saint-Louis au Marais (profession en 1701), arriva à Lviv en 1719 et en fut la prieure de 1729 à 1741. Elle est l’auteure du « Registre contenant la relation de l’établissement de ce monastère de Léopol » (Wro Registre). Sur la base du manuscrit « La vie de la vénérable Mère Catherine Mectilde du Saint Sacrement » (Wro 16/1 et Wro 16/2), elle a également rédigé une version légèrement remaniée de la biographie de Mère Mectilde : elle a réorganisé la chronologie, corrigé le style à certains endroits, mais malheureusement parfois en éliminant des détails qui enrichissaient le récit. Elle a indéniablement apporté une contribution précieuse avec ses ajouts concernant l’histoire du deuxième monastère parisien. À la fin de sa vie, Mère Mectilde était très préoccupée par les dettes de ce monastère, et après sa mort, la situation s’est encore aggravée. Les créanciers ont décidé de vendre les biens immobiliers afin de récupérer leurs dettes. Des acheteurs potentiels se sont présentés à la porte du monastère pour demander à entrer afin de visiter le bâtiment, ce qui a encore renforcé le sentiment de menace d’expulsion.
Ces pauvres filles désolées [moniales du monastère de la rue Saint Louis à Paris], n’ayant plus leur sainte Mère sur la terre, imploraient continuellement son secours dans leurs pressantes afflictions, elles avaient une si grande confiance que cette tendre Mère ne les oubliait point, qu’elles ne cessaient de la réclamer avec larmes et gémissements. Au commencement de l’année 1700 Dieu les consola par le moyen des personnes de qui elles n’attendaient aucun secours et ce qui était de plus extraordinaire, elles ne reçurent d’argent de personne et [663] tous leurs créanciers furent apaisés, ce qu’elles ont attribué à l’intercession de leur sainte Mère qu’elles prieraient continuellement, et voici comme la chose arriva.
« La vie de la vénérable Mère Catherine Mectilde du Saint Sacrement »
– ms. Wro 16a/2 pp. 663-663 (Chapitre 23 : Etablissement du 2e monastère de Paris)
Nous ne raconterons pas ici toute cette longue histoire dans ses moindres détails – on peut la découvrir en consultant le manuscrit cité. Le monastère a survécu à cette période difficile, mais il a finalement été balayé par la Révolution française.
Il ne fait aucun doute que le culte de Mère Mectilde après sa mort était bien vivant, et se concentrait surtout autour des monastères qu’elle avait fondés. Ses biographies ont été rédigées, transcrites, publiées ; ses conférences et ses écrits ont été copiés et traduits dans d’autres langues, et ces manuscrits ont certainement été à la fois la source et les témoins de nombreux miracles spirituels discrets. Ses souvenirs ont été rassemblés et soigneusement conservés. Il est difficile de croire que si peu de témoignages des grâces obtenues par son intercession aient été conservés. Peut-être ces documents reposent-ils encore dans les archives de nos monastères ?…


